L’État Doit-Il Concurrencer Ses Propres Entreprises ?

L’État Doit-Il Concurrencer Ses Propres Entreprises ?

La souveraineté numérique est devenue le nouveau Graal des politiques publiques françaises, une quête d’indépendance technologique face aux géants américains et chinois. Dans cette optique, l’État a récemment franchi un cap décisif en généralisant sa propre solution de visioconférence, baptisée « Visio », à l’ensemble de ses administrations. Cette initiative, présentée comme un pilier de la sécurité nationale et de la rationalisation des dépenses, soulève cependant une question fondamentale et explosive : pour garantir son autonomie, l’État doit-il se faire le concurrent direct des entreprises françaises qu’il prétend vouloir soutenir ? Cet article se propose d’explorer les multiples facettes de ce débat complexe, en analysant la stratégie gouvernementale, les vives critiques de l’écosystème technologique et les implications à long terme pour l’innovation et la compétitivité nationale.

Aux Origines d’une Stratégie : La Quête d’une Autonomie Technologique

La démarche actuelle de l’État n’est pas un acte isolé, mais l’aboutissement d’une prise de conscience progressive des vulnérabilités stratégiques liées à la dépendance numérique. La domination écrasante des plateformes étrangères, soumises à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act américain, a mis en lumière les risques pesant sur la confidentialité des données publiques. Les crises successives, notamment la pandémie de Covid-19, ont accéléré le recours massif à des outils comme Teams ou Zoom, rendant cette dépendance encore plus criante. C’est dans ce contexte que l’idée d’un « État-plateforme », maître de ses propres outils, a germé, avec pour ambition de construire une infrastructure numérique souveraine, résiliente et digne de confiance pour ses agents et ses citoyens.

L’État-Concurrent : Entre Ambition Stratégique et Controverse Économique

Visio : Un Outil au Service de la Sécurité et de la Rationalisation

La solution « Visio », intégrée à l’ambitieuse « Suite Numérique » de l’État, incarne cette vision. Développée pour remplacer les solutions du marché, elle offre des garanties techniques robustes. Hébergée en France sur le cloud d’Outscale, une filiale de Dassault Systèmes certifiée SecNumCloud, elle assure que les communications des 200 000 agents visés restent sur le territoire national, à l’abri des ingérences étrangères. Au-delà des fonctionnalités classiques, elle intègre des technologies d’intelligence artificielle avancées, comme la transcription automatique des réunions ou le sous-titrage en temps réel. Pour le gouvernement, l’équation est claire : le développement en interne permet de maîtriser la sécurité de bout en bout, d’uniformiser les pratiques et, à terme, de réaliser des économies d’échelle significatives en se passant de licences coûteuses.

Une Concurrence Déloyale Qui Fragilise l’Écosystème National

Cette logique d’autarcie est cependant perçue comme un coup de poignard par de nombreux acteurs de la tech française. Renaud Ghia, président de Tixeo, un éditeur français de solutions de visioconférence sécurisées, dénonce une concurrence frontale et déloyale. En devenant son propre fournisseur, l’État se coupe du marché et prive les entreprises nationales d’un débouché essentiel. La commande publique est un levier de croissance majeur, une référence prestigieuse qui permet aux entreprises de valider leur technologie et de s’exporter. En fermant cette porte, le gouvernement affaiblit ses propres champions potentiels, les empêchant d’atteindre la taille critique nécessaire pour rivaliser sur la scène internationale. La critique est acerbe : comment prétendre bâtir une souveraineté numérique nationale tout en sapant les fondations des entreprises qui devraient en être les piliers ?

Le Pari Risqué : Un Frein à l’Innovation et à l’Investissement Privé

Au-delà de la perte de contrats, cette stratégie envoie un signal extrêmement négatif aux investisseurs. La question soulevée par l’écosystème est simple : quel fonds de capital-risque oserait financer une startup française dont le principal client potentiel, l’État, est également son principal concurrent ? Cette situation crée une incertitude qui décourage l’investissement privé, essentiel à l’innovation et à la recherche et développement. Le risque est de voir émerger un système à deux vitesses : d’un côté, des outils étatiques fonctionnels mais potentiellement moins agiles et innovants, et de l’autre, un secteur privé privé de l’oxygène de la commande publique et peinant à se développer. La véritable souveraineté, argumentent les critiques, ne consiste pas à tout faire soi-même, mais à bâtir un écosystème industriel privé, fort et compétitif, soutenu par des achats publics stratégiques.

Quel Modèle pour Demain ? Redéfinir le Rôle de l’État

L’avenir de la souveraineté numérique française se jouera sur la capacité de l’État à redéfinir son rôle. Le débat autour de « Visio » cristallise une tension entre deux philosophies : l’État-constructeur, qui internalise les compétences pour maîtriser ses infrastructures, et l’État-stratège, qui utilise le levier de la commande publique pour faire émerger des champions nationaux et européens. Les futurs appels d’offres seront scrutés de près. L’État choisira-t-il de systématiser le développement interne ou adoptera-t-il une approche plus nuancée, en favorisant les solutions françaises et européennes certifiées, stimulant ainsi le marché tout en garantissant un haut niveau de sécurité ? L’équilibre à trouver est délicat, car une stratégie trop dogmatique pourrait, paradoxalement, affaiblir la base industrielle sur laquelle repose toute ambition de souveraineté durable.

Recommandations : Vers une Souveraineté de Partenariat

L’analyse de la controverse « Visio » met en lumière la nécessité d’une doctrine claire et équilibrée. Pour concilier sécurité et dynamisme économique, plusieurs pistes peuvent être envisagées. L’État pourrait se positionner non comme un concurrent, mais comme un « client exigeant », en définissant des cahiers des charges très stricts en matière de sécurité et de localisation des données, poussant ainsi l’offre privée vers l’excellence. Il pourrait également réserver une part significative de ses marchés aux PME et startups innovantes, comme le font déjà certains pays. Enfin, une collaboration plus étroite entre les services publics et l’industrie privée, via des co-développements ou des partenariats public-privé, permettrait de mutualiser les expertises au lieu de les opposer. Ces approches permettraient de stimuler l’innovation tout en répondant aux impératifs de sécurité.

Conclusion : L’Impératif d’une Vision Partagée

En définitive, la question n’est pas de savoir si l’État doit se préoccuper de sa souveraineté numérique, mais comment il doit y parvenir. Le cas de « Visio » illustre parfaitement le risque d’une ambition légitime qui, par ses modalités, pourrait produire des effets contraires à ses objectifs. Une souveraineté construite en opposition à son propre tissu économique est une souveraineté fragile. La véritable autonomie stratégique de la France ne se décrète pas par le simple développement d’outils internes ; elle se construit en bâtissant un écosystème technologique robuste, innovant et compétitif. L’enjeu pour l’État est donc de passer d’une posture de concurrent à celle de partenaire stratégique, car ce n’est qu’en alignant la puissance de la commande publique avec le dynamisme de ses entreprises qu’il pourra véritablement asseoir son indépendance numérique pour les décennies à venir.

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