Face à la suspension indéfinie des cours en présentiel, conséquence directe de la crise énergétique paralysant Cuba, les étudiants de l’Institut Supérieur d’Art (ISA) de La Havane ont orchestré une protestation silencieuse mais d’une puissance symbolique rare. Cet acte, loin d’être une simple réaction à une décision administrative, s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large de désillusion générationnelle, de précarité académique croissante et de rupture avec les discours officiels. Il résonne profondément avec la longue et riche tradition de résistance intellectuelle qui caractérise cette institution emblématique, révélant les fractures profondes qui traversent la jeunesse cubaine. Cette manifestation met en lumière la relation complexe entre une génération privée de perspectives et un système qui, à ses yeux, semble avoir anéanti ses aspirations les plus fondamentales. Le silence de ces étudiants devient alors un cri assourdissant, porteur des frustrations et des espoirs brisés de toute une jeunesse artistique.
Un Acte de Protestation Symbolique et ses Conséquences Dévastatrices
La Mise en Scène d’un Désenchantement
La protestation orchestrée par les étudiants de l’Institut Supérieur d’Art se distingue par sa mise en scène poignante et sa charge symbolique exceptionnellement forte, capturée par des photographies qui témoignent d’un profond désenchantement. Au cœur d’une salle de cours délibérément vidée de sa fonction première, un t-shirt blanc, emblème de l’ISA, est suspendu à un mur qui se transforme en toile d’expression pour un malaise collectif. Les messages manuscrits qui le recouvrent, tels que « JE SUIS LIBRE » ou « et cela pour vous, c’est une révolution ? ? ? » , ne sont pas de simples slogans, mais des actes de rupture frontale avec le discours officiel et la rhétorique révolutionnaire. La phrase « QU’ILS REViennent DANS UN MEILLEUR PAYS » exprime une amertume poignante, suggérant que le pays promis n’est plus celui dans lequel ils vivent. Chaque mot témoigne d’une conscience aiguë de la faillite d’un projet de société qui leur a été présenté comme un idéal mais qui se heurte désormais à une réalité insoutenable. Ce geste artistique est une déclaration politique en soi, utilisant l’espace même de leur formation pour en dénoncer la mise à l’arrêt.
L’un des aspects les plus révélateurs de cette protestation réside dans l’emploi du néologisme « insilio » , une fusion sémantique des concepts d’exil et d’enfermement insulaire ou intérieur. Ce terme, inscrit sur le mur comme une « dernière note depuis l’insilio » , capture avec une précision douloureuse le sentiment d’aliénation vécu par de nombreux jeunes Cubains. Il décrit une condition existentielle où l’on se sent étranger et prisonnier dans son propre pays, privé non seulement de la liberté de mouvement physique mais aussi de la capacité de se projeter dans un avenir viable. Cet « exil intérieur » traduit une réalité psychologique profonde : celle d’être physiquement présent sur l’île mais mentalement et spirituellement déconnecté des promesses du régime. Pour ces étudiants en art, dont la vocation est de créer et de s’exprimer, la fermeture de leur lieu d’étude et de création renforce ce sentiment d’être piégé, transformant leur île en une prison symbolique où leurs rêves et leurs talents sont condamnés à s’étioler faute d’espace pour s’épanouir.
Une Formation Artistique à l’Arrêt
Pour les disciplines artistiques enseignées à l’ISA, telles que le théâtre, la danse, la musique ou les arts visuels, la suspension des cours en présentiel est une mesure catastrophique qui va bien au-delà d’un simple désagrément logistique. Ces formations sont intrinsèquement dépendantes de l’interaction directe, du travail corporel, des répétitions collectives et de l’accès à des infrastructures spécifiques comme les ateliers, les studios d’enregistrement ou les scènes. La pédagogie artistique repose sur la transmission d’un savoir-faire qui ne peut s’opérer à travers un écran. Transposer cet enseignement à un format à distance est une illusion, d’autant plus dans un pays comme Cuba, miné par des coupures d’électricité incessantes et des limitations technologiques sévères qui rendent toute connexion internet stable et fiable quasi impossible. Cette décision ne compromet donc pas seulement la validité d’un semestre ; elle menace l’intégrité même de leur parcours académique, laissant en suspens l’aboutissement de plusieurs années d’efforts et de sacrifices.
Au-delà de l’impact pédagogique, la dimension humaine de cette crise est dévastatrice. Un témoignage anonyme recueilli auprès d’un étudiant révèle un désarroi profond et une angoisse palpable. Beaucoup de ces jeunes, originaires de diverses provinces du pays, logeaient dans des résidences universitaires et se retrouvent désormais dans une incertitude totale. La déclaration « Nous ne savons pas si nous allons revenir » encapsule parfaitement ce sentiment d’abandon et de précarité. Pour eux, l’ISA n’était pas seulement une école, mais un refuge, un lieu de communauté et un projet de vie. La suspension des cours les renvoie à une réalité où leur avenir est non seulement incertain, mais activement démantelé par des décisions sur lesquelles ils n’ont aucune prise. L’étudiant dénonce un système et des dirigeants qui, selon lui, ne représentent plus sa génération et sont directement responsables de la destruction de leurs aspirations. Cette situation anéantit non seulement leur parcours éducatif mais aussi leur capacité à se projeter en tant qu’artistes et citoyens dans leur propre pays.
L’Héritage d’une Institution Rebelle
L’ISA un Bastion Historique de la Pensée Critique
Depuis sa fondation, et plus particulièrement depuis les années 1980, l’Institut Supérieur d’Art s’est imposé comme l’un des espaces universitaires les plus dynamiques et, par conséquent, les plus difficiles à contrôler pour le pouvoir cubain. Contrairement à d’autres institutions plus dogmatiques, l’ISA a toujours été un foyer de débats esthétiques, sociaux et politiques intenses. Des générations d’artistes y ont été formées non seulement à maîtriser leur art, mais aussi à questionner les limites imposées par l’État à la liberté de création et d’expression. Cette tradition de rébellion intellectuelle est profondément ancrée dans l’ADN de l’établissement. Elle a transformé l’ISA en bien plus qu’une simple école : c’est un véritable laboratoire de la pensée critique, un espace où les normes sont contestées et où l’art devient un outil de résistance culturelle et politique. C’est dans ce terreau fertile que l’esprit critique resurgit cycliquement, trouvant une vigueur renouvelée, surtout en période de crise nationale.
Cet héritage de dissidence intellectuelle a fait de l’ISA une institution unique au sein du paysage éducatif cubain. Alors que d’autres universités étaient souvent alignées sur l’idéologie officielle, l’ISA a cultivé une culture de l’indépendance et de la remise en question. Les étudiants et les professeurs y ont historiquement exploré des thèmes jugés subversifs, défiant la censure et repoussant les frontières de l’acceptable. Les mobilisations étudiantes, comme celle qui a suivi les manifestations historiques du 11 juillet 2021 en soutien à un camarade arrêté, ne sont que les exemples les plus récents de cette tradition de résistance. En défiant ouvertement le climat de peur généralisé, les étudiants de l’ISA confirment que la mémoire collective de l’institution et son engagement envers la liberté d’expression sont des forces vives. Ils perpétuent ainsi un héritage précieux, prouvant que, même dans les moments les plus sombres, l’art et la pensée critique demeurent des remparts essentiels contre l’oppression.
Entre Tentatives de Contrôle et Résistance Latente
Face à cette culture de dissidence, le régime cubain a multiplié les stratégies pour tenter de neutraliser l’Institut Supérieur d’Art et d’en domestiquer l’esprit frondeur. Ces tentatives ont pris diverses formes au fil des décennies, allant de purges discrètes de professeurs jugés trop critiques à une surveillance idéologique accrue des contenus pédagogiques. Le contrôle de l’accès aux bourses d’études, la censure d’œuvres étudiantes et la nomination de responsables politiques à des postes clés de direction ont également fait partie de cet arsenal visant à aligner l’institution sur la ligne officielle. Plus récemment, l’intégration de figures directement liées au pouvoir, comme Lis Cuesta Peraza, l’épouse de Miguel Díaz-Canel, en tant que professeure, ou l’invitation de personnalités du régime comme conférenciers, symbolise une nouvelle tentative de neutraliser ce centre historiquement contestataire en y infiltrant l’idéologie d’État.
Cependant, malgré ces pressions constantes et ces manœuvres de cooptation, ces stratégies n’ont jamais réussi à éradiquer totalement l’esprit critique qui anime l’ISA. La protestation silencieuse actuelle en est la preuve la plus récente et la plus éloquente. Elle démontre que la capacité de remise en question et la mémoire collective de résistance de l’institution perdurent, même dans des conditions de précarité extrême. Cet acte s’inscrit dans une longue lignée de mobilisations qui ont marqué l’histoire de l’école, affirmant que la flamme contestataire n’a pas été éteinte. La résistance à l’ISA est devenue latente, capable de resurgir avec force lorsque les circonstances l’exigent. Cette tension permanente entre les tentatives de contrôle du pouvoir et la résilience de l’esprit critique confirme le statut de l’ISA comme un baromètre de la liberté d’expression à Cuba, où, même dans le silence, la contestation demeure une force vive et pertinente.
Une Expression Symbolique aux Multiples Facettes
La protestation silencieuse menée à l’Institut Supérieur d’Art de La Havane a été un événement multifacette, dont la portée a largement dépassé le cadre d’une simple réaction à une crise logistique. Elle a représenté, d’une part, la conséquence directe et pragmatique d’une crise énergétique qui a paralysé le système éducatif cubain, rendant matériellement impossible la poursuite d’une formation artistique exigeante. D’autre part, et de manière plus profonde, cet acte a incarné l’expression symbolique d’un désenchantement profond et généralisé au sein de la jeunesse cubaine. Les étudiants n’ont pas seulement dénoncé la suspension de leurs cours ; ils ont mis en lumière la faillite d’un système qui, à leurs yeux, anéantissait leurs perspectives d’avenir et étouffait leurs aspirations. Cette action s’est inscrite avec force dans la tradition historique de l’ISA en tant que lieu de dissidence intellectuelle, confirmant que, malgré les pressions accrues et les tentatives de contrôle du pouvoir, l’esprit de résistance de ses étudiants est demeuré une force active et pertinente dans le Cuba contemporain.
