Au cœur de la capitale française, la Tour Eiffel, symbole universel de l’ingénierie et du progrès, s’apprête à corriger une omission historique plus que centenaire en gravant dans sa structure les noms de soixante-douze femmes scientifiques. Cette initiative ambitieuse, pilotée par la mairie de Paris, vise à établir une parité symbolique avec la frise originelle des soixante-douze savants, exclusivement masculins, choisis par Gustave Eiffel lui-même pour orner le premier étage de son chef-d’œuvre. Plus qu’une simple mise à jour, ce projet est une reconnaissance tardive mais nécessaire de l’apport fondamental des femmes à la science et à la technologie, un geste fort destiné à inspirer les générations futures et à questionner les mécanismes d’invisibilisation qui ont longtemps prévalu. La liste, soigneusement élaborée pour représenter près de deux cent cinquante ans de découvertes, sera soumise à l’approbation des plus hautes instances académiques, marquant ainsi l’importance institutionnelle de cette démarche de réhabilitation mémorielle.
L’Effet Matilda une Injustice Historique
Ce projet de gravure trouve sa justification la plus profonde dans la lutte contre un phénomène sociologique bien documenté : l’« effet Matilda » . Théorisé dans les années 1990 par l’historienne des sciences Margaret Rossiter, ce concept décrit la tendance systémique à minimiser, voire à occulter complètement, la contribution des femmes à la recherche scientifique, leurs découvertes étant fréquemment attribuées à leurs homologues masculins. Le terme lui-même rend hommage à Matilda Joslyn Gage, une militante féministe américaine du XIXe siècle qui fut l’une des premières à dénoncer avec véhémence cette spoliation intellectuelle. Cet effet de déni de reconnaissance fait écho à l’« effet Matthieu » , conceptualisé par le sociologue Robert King Merton, qui postule que les chercheurs les plus renommés tendent à recevoir un crédit disproportionné, tandis que les contributions de leurs collaborateurs moins connus sont ignorées. L’inscription de ces noms sur un monument aussi emblématique que la Tour Eiffel est donc une action directe visant à inverser cette tendance historique et à rendre justice à celles qui ont été doublement pénalisées : par leur genre et par leur manque de notoriété.
La sélection des soixante-douze femmes honorées est le fruit d’un travail méticuleux mené par l’association Femmes & Sciences, dont la mission est de promouvoir la place des femmes dans les disciplines scientifiques et techniques. La liste qui en résulte est un panorama exceptionnel de l’excellence féminine à travers les âges, couvrant une période de près de deux cent cinquante ans. Elle s’étend de figures pionnières comme l’obstétricienne du XVIIIe siècle Angélique du Coudray, qui a révolutionné l’enseignement de l’accouchement, à des chercheuses contemporaines dont les travaux continuent de façonner notre monde. Avant que les travaux ne puissent commencer, cette sélection devra recevoir l’avis consultatif de trois institutions prestigieuses : l’Académie des sciences, l’Académie des technologies et l’Académie nationale de médecine. Ce processus de validation garantit non seulement la légitimité scientifique des femmes choisies, mais confère également à l’hommage un caractère solennel et officiel, transformant un acte politique en une reconnaissance institutionnelle durable de l’héritage scientifique féminin.
Un Miroir des Disparités Actuelles
Loin d’être un simple acte de réparation mémorielle, l’initiative de la mairie de Paris s’ancre dans une réalité contemporaine particulièrement préoccupante : la désaffection croissante des jeunes filles pour les filières scientifiques et techniques. Les chiffres sont sans appel et révèlent une tendance alarmante qui commence dès le plus jeune âge. Une étude internationale de grande ampleur, TIMSS, menée en 2023, a mis en évidence un écart de performance significatif entre les garçons et les filles en France dès la classe de CM1. Cet écart s’élève à 23 points en mathématiques et à 8 points en sciences, un fossé qui, selon les analystes, se creuse principalement en raison de stéréotypes de genre tenaces. Ces derniers influencent subtilement les choix d’orientation, l’estime de soi et les aspirations professionnelles des jeunes filles, les détournant de domaines perçus comme masculins. La sous-représentation des femmes dans les manuels scolaires et les médias ne fait qu’aggraver ce phénomène, privant les nouvelles générations de modèles féminins auxquels elles pourraient s’identifier.
Cette tendance inquiétante observée à l’école primaire se confirme et s’amplifie dans l’enseignement supérieur et le monde professionnel. La situation est telle que la journaliste Alba Ventura l’a qualifiée d’« effondrement » , soulignant une baisse de 6 % du nombre de femmes diplômées dans les secteurs de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques en France entre 2013 et 2020, une trajectoire inverse à celle observée dans la plupart des autres pays européens. Les exemples concrets ne manquent pas pour illustrer l’ampleur du problème : pour la rentrée 2024, la prestigieuse École polytechnique n’accueillait que 16 % de femmes, un chiffre bien en deçà de son objectif de 20 %. De même, dans le monde du travail, seulement 20 % des postes d’ingénieurs en France sont occupés par des femmes. Ces données démontrent que les barrières, qu’elles soient culturelles ou structurelles, restent nombreuses et que des actions fortes et visibles sont indispensables pour inverser cette dynamique et encourager une véritable mixité dans des secteurs pourtant essentiels à l’innovation et au progrès.
Un Héritage pour les Générations Futures
L’inscription de ces soixante-douze noms sur la Tour Eiffel a été conçue non seulement comme une réparation historique, mais aussi comme un puissant appel à l’action. Ce geste symbolique a cherché à offrir des modèles inspirants aux jeunes générations, en particulier aux jeunes filles, pour les encourager à s’engager avec confiance dans des carrières scientifiques et techniques. En rendant visibles ces figures féminines d’exception, le projet a visé à déconstruire les stéréotypes persistants qui freinent encore aujourd’hui leur orientation et leur réussite dans des domaines clés pour l’avenir. La reconnaissance de ces pionnières, gravée dans le métal de l’un des monuments les plus célèbres au monde, a constitué un message permanent et universel : le génie n’a pas de genre, et la science est un héritage partagé qui doit être porté par tous les talents, sans distinction.
