Loin des parcours balisés du design contemporain, l’architecte d’intérieur et entrepreneur Rudy Guénaire s’impose comme une figure singulière, dont la vision de l’hôtellerie de demain prend résolument le contre-pied des tendances dominantes. Formé aux mathématiques puis diplômé d’HEC, il a d’abord fait de la co-fondation des restaurants PNY un véritable laboratoire esthétique où affiner son approche, avant de créer son propre studio, Night Flight, pour répondre à une demande croissante. Son installation immersive « Suite 2046 », présentée au salon Maison&Objet, n’est pas seulement une proposition de style ; elle est le manifeste en trois dimensions d’une philosophie qui place le récit, l’émotion et une forme d’imperfection assumée au cœur de l’expérience du voyageur. Il y dévoile un désir profond de réenchanter des lieux trop souvent standardisés, en leur insufflant une âme narrative et une poésie sensorielle.
Une Critique de l’Hôtellerie Standardisée
Rudy Guénaire porte un regard particulièrement acerbe sur l’uniformisation qui caractérise une grande partie de l’hôtellerie de luxe actuelle. Il dénonce une standardisation globale où les établissements, devenus interchangeables et dénués de toute âme, semblent davantage répondre aux exigences des investisseurs et à l’esthétique lisse et prévisible dictée par les réseaux sociaux qu’à un véritable désir d’évasion et de découverte. Selon lui, cette quête obsessionnelle du confort absolu et de la perfection visuelle conduit à un résultat paradoxal : elle finit par anéantir l’authenticité de l’expérience du voyage. Cette tendance génère des espaces aseptisés, où chaque détail est soigneusement calibré pour plaire au plus grand nombre, mais où plus rien ne surprend, ne dérange ni ne marque durablement l’esprit. Il s’insurge contre cette culture du « spritz bu partout dans le monde », symbole d’une globalisation esthétique qui efface les singularités culturelles et sensorielles propres à chaque destination.
Cette standardisation rampante transforme l’hôtel en un simple produit, un concept reproductible à l’infini d’une capitale à l’autre, sans jamais s’ancrer véritablement dans son environnement. À cette vision, Guénaire oppose celle de l’hôtel-destination, un lieu qui possède une identité forte, une histoire à raconter et qui offre une immersion culturelle et sensorielle authentique. Sa critique vise directement cette industrie qui, en cherchant à éliminer tout imprévu et toute aspérité, a oublié que le voyage est aussi une confrontation à l’inconnu, une perturbation des habitudes. Il soutient que c’est précisément dans ces moments de décalage, dans ces « imperfections » qui témoignent de la vie d’un lieu, que naissent les souvenirs les plus mémorables. Son travail s’inscrit donc dans une démarche de résistance contre cette perte de sens, aspirant à redonner aux lieux leur caractère unique et leur capacité à émouvoir.
Le Design Comme Narration Sensorielle
Au fondement de la philosophie de Rudy Guénaire réside la conviction inébranlable que chaque espace, qu’il s’agisse d’un hôtel ou d’un restaurant, doit avant tout raconter une histoire. Il se détourne d’une approche purement fonctionnelle ou esthétique pour privilégier un design narratif, capable de créer une expérience immersive et mémorable pour celui qui l’habite, même le temps d’une nuit. Son installation « Suite 2046 » est l’incarnation la plus éloquente de ce principe. Loin de présenter une chambre d’hôtel modèle, il met en scène un fragment de vie, un moment suspendu « comme après l’amour », où chaque objet devient un indice. Des cigarettes écrasées dans un cendrier à une nuisette négligemment abandonnée au sol, les détails stimulent l’imagination et invitent le visiteur à construire son propre récit, à devenir l’acteur d’une fiction intime dont il est le seul à détenir les clés. C’est une invitation à vivre le lieu plutôt qu’à simplement l’occuper.
Cette approche narrative est indissociable d’une dimension poétique et sensorielle, fortement influencée par le cinéma. En puisant ses références dans l’atmosphère romantique et nostalgique des films de Wong Kar-wai ou dans l’univers onirique et décalé de David Lynch, Guénaire cherche à créer des ambiances qui transcendent la simple décoration. Dans sa « Suite 2046 », les hublots n’ouvrent pas sur une vue banale, mais sur des paysages intergalactiques, transportant le visiteur dans une autre dimension. Le parcours est pensé comme une expérience sensorielle complète, où la texture des matériaux, le jeu des lumières et la composition de l’espace contribuent à une atmosphère unique. Il ne s’agit plus de concevoir une chambre, mais une scène de théâtre ou un plateau de cinéma où le véritable luxe réside dans la capacité du lieu à provoquer une émotion et à s’inscrire durablement dans la mémoire de celui qui y séjourne.
L’Éloge d’une Élégante Imperfection
Pour contrer la perfection aseptisée qui domine l’industrie, le designer défend avec audace un retour à l’aspérité, à l’inconfort maîtrisé et à l’imperfection. Sa vision repose sur la certitude que les souvenirs et les émotions les plus puissants naissent précisément lorsque nos habitudes sont bousculées et nos sens agréablement dérangés. Il ne s’agit pas de négligence, mais d’une esthétique de l’authenticité. Un plâtre qui s’effrite avec élégance sur un mur vénitien, la fine poussière qui se dépose subtilement dans une chambre en plein désert ou des murs en sel dans un hôtel égyptien ne sont pas perçus comme des défauts. Au contraire, ils deviennent des marqueurs de caractère, des traces du temps et de la vie qui ancrent l’expérience dans une réalité tangible, unique et sensorielle. Ces éléments racontent l’histoire du lieu et le connectent à son environnement, offrant une expérience bien plus riche qu’une surface lisse et impeccable.
Cette philosophie se traduit par ce qu’il nomme un « manifeste anti-hôtel », une provocation poétique et pleine d’humour contre un monde de plus en plus hygiéniste et formaté. Guénaire imagine des lieux qui assument leurs « défauts » avec panache, des espaces où il serait de nouveau possible de fumer une cigarette « parce que fumer, c’est sexy » ou où les verres à espresso transparents seraient bannis. Ces prises de position, bien que symboliques, sont des actes de résistance contre l’uniformisation du goût et des modes de vie. Son éloge de l’imperfection est un appel à réintroduire de la vie, du risque et de la sensualité dans des espaces qui en sont trop souvent privés. Il aspire à créer des hôtels où le vécu prime sur le paraître, des lieux qui ne sont pas seulement beaux à regarder, mais surtout intenses à ressentir, quitte à bousculer un peu le confort attendu.
Vers une Hôtellerie à l’Épaisseur Retrouvée
En définitive, l’ambition portée par Rudy Guénaire a été celle de concevoir un hôtel qui se vivait comme une œuvre narrative complète, où chaque objet, chaque texture et chaque jeu de lumière contribuait à une histoire plus vaste que la simple somme de ses parties. Le véritable luxe, selon sa vision, ne résidait pas dans la perfection lisse et attendue d’un service standardisé, mais dans la richesse d’une expérience capable de provoquer une émotion sincère et de laisser une empreinte durable. Son objectif ultime, à travers ses projets et ses manifestes, a consisté à « redonner de l’épaisseur aux lieux ». Il s’est efforcé de créer des espaces où les visiteurs pouvaient enfin « ressentir quelque chose » de profond et d’authentique, transformant un simple séjour en un souvenir mémorable et personnel. Son travail a ainsi ouvert une voie vers une hospitalité réenchantée, plus poétique et résolument plus humaine.
