Une Figure Clé Réhabilitée par l’Histoire
L’intelligence artificielle, qui domine aujourd’hui le paysage technologique mondial, n’est pas née d’une génération spontanée, mais de l’esprit visionnaire de pionniers dont l’histoire a souvent oublié les noms. Parmi eux figure Alice Recoque (1929-2021), une ingénieure française dont les contributions fondamentales à l’informatique et à l’IA sont restées dans l’ombre pendant des décennies. Cet article retrace le parcours d’une pionnière dont la reconnaissance posthume vient corriger un oubli majeur de l’histoire des sciences. Comprendre son itinéraire, c’est redécouvrir les fondations françaises de l’ordinateur moderne et de l’IA, et rendre hommage à une femme qui a façonné notre présent numérique.
Les Grandes Étapes d’une Vie Consacrée à l’Innovation
1929-1954 – De l’Algérie à Paris, la Vocation d’une Ingénieure
Née en Algérie, Alice Recoque se passionne très tôt pour les sciences. Bravant les conventions de son époque, elle intègre l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI) à Paris, l’une des rares grandes écoles d’ingénieurs alors ouvertes aux femmes. Elle en sort diplômée en 1954, prête à se lancer dans un domaine alors naissant : l’informatique. Cette formation d’excellence lui a permis d’acquérir une approche pluridisciplinaire, qui deviendra la marque de fabrique de ses futures innovations.
1954-1966 – L’Ère des Premiers Calculateurs à la SEA
Dès sa sortie d’école, Alice Recoque rejoint la Société d’électronique et d’automatisme (SEA). Elle y développe une vision holistique, considérant que le matériel, l’architecture et l’usage d’un ordinateur sont indissociables. Elle se distingue en travaillant sur l’amélioration des premiers calculateurs, comme le CAB 500. Son génie consiste à ne pas se limiter à la puissance de calcul brute, mais à réfléchir à l’ergonomie et à l’intuitivité des interfaces, posant ainsi les bases de l’expérience utilisateur bien avant l’heure.
1966-1978 – La Conception du Mitra 15 au Cœur du Plan Calcul
Son expertise la conduit à jouer un rôle de premier plan dans le Plan Calcul, une initiative lancée par le Général de Gaulle pour assurer l’indépendance technologique de la France. Elle dirige l’équipe chargée de concevoir l’architecture du Mitra 15. Ce mini-ordinateur, performant et accessible, connaîtra un immense succès, équipant des centaines d’entreprises, de centres de recherche et même de projets comme le lanceur Ariane. C’est durant cette période qu’elle explore les architectures parallèles, un concept révolutionnaire essentiel au développement de l’IA moderne. Visionnaire, elle alerte dès 1978 sur les dangers liés à la collecte et à la protection des données personnelles.
1985-1995 – La Conquête de l’Intelligence Artificielle chez Bull
En 1985, le groupe Bull, fleuron de l’informatique française, lui confie sa mission « Intelligence artificielle » . Elle y fonde le centre de recherche Cediag et pilote des projets d’envergure sur la compréhension du langage naturel, les systèmes experts et les bases de données. Elle participe à la création du langage orienté objet Kool et développe des systèmes d’aide à la décision qui préfigurent l’IA générative que nous connaissons aujourd’hui. Son travail jette les bases d’une IA centrée sur l’interaction homme-machine et la résolution de problèmes complexes.
2021-2024 – Une Reconnaissance Tardive mais Éclatante
Alice Recoque s’éteint en 2021 dans un quasi-anonymat, son nom ayant été progressivement effacé de la grande histoire de la tech. Sa page Wikipédia fait même l’objet d’une tentative de suppression, symptôme de cette invisibilisation. Il faudra attendre 2024 pour que la lumière soit faite sur son héritage, grâce à la publication d’une biographie par Marion Carré et, surtout, à la décision de baptiser en son nom le premier supercalculateur exascale français. Cet hommage posthume marque la redécouverte d’une figure essentielle et la réécriture d’un pan entier de l’histoire de l’informatique.
L’Héritage d’une Architecte du Numérique
Le parcours d’Alice Recoque est marqué par des tournants décisifs, notamment la création du Mitra 15, qui a démocratisé l’accès à l’informatique en France, et ses recherches pionnières en IA chez Bull. Son travail se caractérise par un thème récurrent : une vision unifiée de la technologie, où l’ordinateur, les télécommunications et l’intelligence artificielle ne sont pas des domaines séparés mais les composantes d’un même écosystème. Le principal angle mort de son histoire reste son absence quasi totale des récits officiels pendant près de trente ans, un oubli qui soulève des questions sur la place des femmes et des innovations non-anglo-saxonnes dans la mémoire collective de la tech.
Au-delà du Mythe : Une Vision et un Avertissement
L’analyse de l’œuvre d’Alice Recoque révèle une pensée d’une modernité stupéfiante. Loin de se cantonner à la technique, elle a toujours réfléchi aux implications sociétales de ses créations, comme en témoigne son alerte précoce sur la protection des données. Des expertes comme la biographe Marion Carré soulignent aujourd’hui à quel point sa démarche, alliant matériel et logiciel dans une perspective d’usage, était en avance sur son temps. Son histoire vient déconstruire le mythe d’une IA née récemment dans la Silicon Valley, rappelant que ses fondations intellectuelles sont plus anciennes et diverses. Réhabiliter Alice Recoque, c’est donc non seulement rendre justice à une femme exceptionnelle, mais aussi enrichir notre compréhension de l’intelligence artificielle et de ses enjeux futurs.
